Étape 5 : L'Onda - Manganu

Samedi 8 juillet 2023

Mon départ de l'Onda est assez tardif, à 7h40 car d'une part il me semble que l'étape du jour est plus courte, et aussi car c'est la première nuit où je sens que je récupère vraiment, je profite de ce sommeil de qualité jusqu'au bout. A noter que ce dernier a tout de même été interrompu brièvement par l'orage qui a éclaté vers minuit, suivi par une petite averse.

Je démarre par une montée agréable vers la crête, puisque j'ai choisi de prendre la variante. C'est très roulant pour le moment, je m'arrête profiter du réseau une bonne demi-heure et donner des nouvelles aux uns, aux autres. Plus loin, peu avant la Bocca a Meta (1890 m), puis en contournant la Punta di i Pinzi Curbini (2021 m), le sentier devient très caillouteux et ralentit la progression. L'atmosphère est assez brumeuse mais on distingue encore aujourd'hui le golfe d'Ajaccio, au sud-ouest. Dans cette direction également mais au premier plan, j'admire les crêtes acérées de la Punta Migliarello et ses voisines, les puntas Giareto, Laccione et Feniccia. 

Crête dentelée sur le GR20
Punta Migliarello et ses voisines, les puntas Giareto, Laccione et Feniccia.  



Avant de descendre à Petra Piana, je trouve une autre courte section roulante puis enfin un dernier passage caillouteux plus compliqué. J'arrive à 11h50 au refuge et, de nouveau, la question se pose : manger ce sandwich qui commence à dater ou profiter des spécialités du refuge ? Ici c'est frites et œuf au plat ! On me dit qu'elles valent le coup. Alors va pour l'assiette œuf et frites. Effectivement elles sont très bonnes et c'est bien la première fois que je vois ce genre de restauration dans un refuge de haute montagne. Je partage un agréable moment à discuter avec un père et son fils venus de Lozère, et quelques camarades qu'ils se sont faits en route. Ils m'apprennent que l'hélicoptère que j'ai entendu tourner tout à l'heure a, comme je le craignais, procédé à un secours, un marcheur parti comme eux de Manganu avait fait une chute. 

En repensant aux journées passées, longues pour moi, je pense à changer mon découpage d'étapes, craignant le 6e jour, Manganu-Tighjettu qui s'annonce très long en distance. Je souhaiterais donc profiter du réseau mobile disponible ici mais personne ne répond. Il faudrait pourtant que je décale certaines nuitées en raison de ce changement de plan. Cela fait une bonne heure que je me suis arrêtée et il me reste un assez gros morceau, aussi je me remets en route. Tant pis pour les changements de réservations. 

Punta Muzzella depuis la pointe Murace
Punta Muzella au fond, depuis la pointe Murace



De nouveau c'est une montée dans la chaleur qui m'attend. Cette fois-ci, on peut parler de journée particulièrement chaude : sans le savoir, je fais face à une vague de chaleur historique en Corse, non pas par son intensité mais par sa durée. Je vais en fait la subir pour les 6 derniers jours de ma traversée de la Corse. Encore une fois, les randonneurs venant du sens inverse me regardent avec des yeux ronds quand je leur dis que je dois aller jusqu'à Manganu cet après-midi : 

"Nous, on a mis 6h !"

Certes, je ne devrais pas arriver très tôt mais j'espère tout de même entre 17h et 18h et quelques. La montée à la Bocca Muzzella (2210m) achevée, il s'agit maintenant de contourner à peu près à plat la Punta du même nom, en surplombant les lacs de Rinoso. L'avancée sur ce tronçon se fait assez vite. Le paysage est magnifique, prend une dimension de vraie haute montagne. Après le col de Rinoso, je retrouve les deux allemands qui progressent moins vite que moi dans un terrain qui a fini par devenir bien plus accidenté. Je leur dis à plus tard et arrive au niveau de l'intersection avec le trajet des traileurs dont on m'a parlé à Petra Piana : en ce moment se déroule le Restonica Trail, du nom de la rivière et la vallée autour de laquelle il passe. Des parcours de 70 km et 110 km sont proposés. Quel courage, j'aime le trail mais je n'en ai jamais fait d'aussi long et surtout, il ne me viendrait pas à l'esprit de venir courir en pleine journée en Corse et en juillet, entre la chaleur et la technicité du terrain, cela fait beaucoup de difficultés !

Les lacs de Melo et de Capitello finissent par se dévoiler et sont magnifiques, j'ai l'impression de voir les hauteurs des Pyrénées avec ces lacs dans leurs écrins perchés, peu accessibles, entourés de murailles rocheuses bien découpées.

Le lac de Melo dans son écrin
Le lac de Melo
 
GR20 secteur Restonica
Au menu du Restonica trail...

J'encourage chaleureusement chaque traileur que je croise, ils marchent pour la plupart d'entre eux et je ne les gêne pas tant que ça en arrivant en sens inverse sur le sentier. Plus loin, à proximité de la Punta alle Porte, il faut vraiment mettre les mains, se hisser à l'aide de chaînes et même faire le tout en se baissant pour pouvoir passer sous un énorme rocher sans accrocher le sac. C'est la section ardue du jour. Il ne faut pas paniquer. Ces difficultés passées et après 3h quasi sans arrêt depuis Pietra Piana, je m'accorde une pause goûter bien méritée, juste à l'aplomb du lac de Capitello. Je suis rejointe par des chocards à bec jaune qui, je le constate ici comme dans les Alpes, ne sont pas du tout sauvages comme ceux des Pyrénées. Ils viennent voir les randonneur.se.s en espérant obtenir un peu à manger. Je passe donc un moment amusant à leur donner un ou deux bouts de noix de cajou non salées, et observer alors un comportement très singulier : l'un d'entre eux s'aplatit au sol dans une sorte de révérence bien basse, je pense qu'il s'agit du comportement des poussins pour réclamer à manger ? En tout cas une attitude de soumission dans l'attente d'une récompense/ offrande, me dis-je. 

Le lac de Capitello dans son écrin
Le lac de Capitello

Chocard à bec jaune sur le GR20
Chocard à bec jaune

Je repars et atteins très rapidement la magnifique Bocca alle Porte, dernier passage avant la descente sur Manganu. C'est une brèche étroite dans une jolie crête taillée en dentelle. Des traileurs continuent d'arriver en sens inverse, il fait chaud, je les plains vraiment et les voir me fait relativiser sur ma souffrance. C'est que la fatigue commence à me gagner moi aussi, comme chaque jour en milieu d'après-midi, aux trois-quarts de mes étapes environ. De plus, on m'a fait comprendre que la descente qui m'attend vers Manganu est ardue. En effet, je constate qu'elle est très raide et technique, très caillouteuse. Je rattrape les allemands qui ont du me passer devant pendant ma pause, en empruntant le même sentier que les traileurs, et donc s'écarter brièvement du GR. Nous marchons et discutons quelques minutes ensemble puis de nouveau je continue devant à mon rythme. La journée commence à être trop longue à mon goût, les pieds chauffent, les chevilles et les genoux sont fortement sollicités, il fait toujours chaud, j'espère tellement arriver bientôt. Je finis par apercevoir le refuge mais il me reste encore quelques efforts avant de l'atteindre. Je craque et m'accorde une dernière pause à deux doigts d'arriver pour soulager mes pieds qui hurlent de douleur et avaler un peu de sucre. J'arrive de nouveau à 18h et des poussières, j'ai donc mis 5h pauses comprises pour cette étape indiquée à 5h de marche depuis Petra Piana.

Je retrouve Olivier et Sabine, qui étaient dans la tente voisine au refuge de l'Onda, ils marchent à bon rythme puisque partis à peine avant moi ce matin, les voilà arrivés depuis bien deux heures. Ils se sont arrêtés beaucoup moins longuement à Petra Piana. On leur sert comme aux autres une plâtrée de pâtes tellement généreuse qu'ils me donnent le reste, constituant une part entière, suffisante même pour la randonneuse affamée que je suis ! Aujourd'hui fut encore une dure journée dont mes genoux se souviendront mais c'était vraiment une (double) étape magnifique.

Étape 6 : Manganu - Castellu de Vergio

Dimanche 9 juillet 2023

Je me mets en route à 7h35 de nouveau, bien après tout le flot des randonneurs, préférant me reposer mais surtout, j'ai abandonné l'idée d'atteindre Tighjettu aujourd'hui. Les kilomètres à parcourir m'effraient et je ne me sens pas très reposée ce matin. Le début du parcours est très roulant, c'est appréciable après le terrain rencontré hier. Passée la bergerie de Vaccaghia, le sentier devient même confortable, avec des appuis parfaitement amortis par la pelouse : c'est le début d'une zone de pozzi, ces prairies herbeuses humides d'altitude parsemées de tourbières et trous d'eau plus ou moins grands. Un décor très vert s'offre donc devant mes yeux, il fait toujours un soleil radieux, c'est une belle carte postale de la Corse qui contraste énormément avec le paysage de l'étape d'hier. Le tracé du GR est relativement plat pour l'instant, et ce jusqu'au lac de Nino. Cette journée débute donc tranquillement.

GR20 et cimes de Capu a e Furcelle et Cimatella
Après la bergerie de Vaccaghia, Capu a e Furcelle (2062m) et Cimatella (2098m)

Pozzi sur le GR20
Début des pozzi

C'est aujourd'hui que je dois croiser Bernard et Valérie, des amis de mon père, qui ont beaucoup parcouru le GR20 dans les deux sens, et le parcourent encore dans sa moitié nord en cette période. Arrivée au lac de Nino sans même m'en être rendu compte (je m'attendais à un lac plus profond), j'ai donc manqué son contournement par le sud, hors GR, qui m'aurait permis de recharger les réserves d'eau à la fontaine située sur l'autre rive. Cela n'est pas bien grave, j'avais normalement pris suffisamment d'eau. Je m'accorde une petite pause après 2h de marche, bien installée sur un rocher tout plat au bord du lac. J'aperçois en face du monde au niveau de la fontaine. Un homme se tient en avant, debout et regardant dans ma direction. Non, ce ne serait pas déjà Bernard, il serait parti si tôt et/ou aurait marché si vite depuis le col de Vergio ? N'y croyant pas trop, j'entame ma barre de céréales. Mais c'est vrai que ce serait vraiment très bête de se rater alors que l'on parcourt tous deux le GR. Soudain, l'homme crie mon nom de l'autre côté du lac. Mince, c'était bien lui, heureusement qu'il m'a reconnue ! Je remballe tout et me précipite à sa rencontre. Nous sommes heureux de nous croiser au cours de cette belle aventure, de ce trek exigeant. Comme pour rendre ce moment encore plus savoureux, un gypaète barbu (juvénile) vient survoler le lac à assez basse altitude. J'aime tellement cet oiseau, je suis surexcitée à chaque fois que j'en vois un, il faut dire qu'ils sont assez rares, en plus d'être majestueux.

Parmi les pozzi, le lac de Nino
En arrivant au lac de Nino

Au bord du lac de Nino
Le lac de Nino et le Capu a u Tozzu

J'explique à Bernard mon changement de programme, motivé par ses indications comme quoi Manganu-Tighjettu serait long, mais que les trois dernières étapes pourraient se faire en deux jours en compensation. Il me dit alors, tout impressionné, que vu toutes les journées que je viens de faire, je peux tout à fait atteindre Tighjettu aujourd'hui. Ah ! C'est vrai que ce serait pratique car je n'ai pu changer aucune de mes réservations. Mais je doute, je lui fais remarquer que je ne suis pas partie assez tôt pour doubler l'étape. Il est confiant et me dit que vu mon rythme, je devrais être à midi au col de Vergio, et si je suis en forme, j'ai largement le temps d'aller jusqu'à Tighjettu après une petite pause au col. Ah bon, enfin quelqu'un qui croit en moi, et plus que moi-même encore.

Reboostée, je quitte Valérie et Bernard en forçant le pas, chose aisée sur ce sentier toujours assez roulant. Je me mets à rêver : 

"Mais alors, si j'atteins Tighjettu ce soir, je peux peut-être quand même zapper un arrêt sur les 3 dernières étapes, et ainsi terminer le GR20 en 9 jours ?? "

L'idée de ce "record" me galvanise, je suis malgré tout partagée entre cette idée de performance sportive et la peur de regretter de ne pas avoir bien profité des paysages. Dans ma course effrénée, je marque donc quelques arrêts contemplatifs afin de ne pas avoir de regrets. Je tombe à nouveau sur Florian et Sebastian, les allemands, en train de faire une petite pause et de déguster des canistrelli. Ils m'en proposent gentiment, je m'arrête donc cinq minutes avec eux puis me remets en route. Je continue à bien avancer, m'aidant toujours énormément de mes bâtons pour descendre rapidement à la Bocca San Pedru (1452m). Je me dis qu'à ce rythme, je peux arriver avant midi au col. Mais la fatigue et le mal de pieds finissent par se faire sentir, de même que la chaleur. J'arrive au bout de ma réserve d'eau, j'ai hâte d'arriver mais pense ne pas être loin, vu l'heure. Malheureusement, il me reste à contourner la crête de Scupertu. Le sentier repasse en forêt et l'ombre est appréciable, mais on sent quand même la forte chaleur. Un troupeau de vaches est posté en plein milieu du sentier, et ces dames refusent de bouger. Je peste contre ces bovidés têtus en effectuant un contournement fort peu pratique dans les fougères. Autant je n'ai pas peur de m'approcher des vaches (tout en faisant attention) lorsqu'il y a la place de passer, mais là il était impossible de rester sur le sentier. 

Le sentier est facile, le dénivelé nul, mais j'ai vraiment soif, c'est la première fois que j'arrive vraiment à court depuis que je suis partie de Conca. Je serre les dents, poursuis à plat puis attaque un dernier raidillon de 70m de dénivelé, et n'arrive qu'à 12h30, assoiffée et fatiguée, à Castellu di Vergio. Je me rue sur le point d'eau de l'épicerie, me restaure (ce fameux sandwich que je promène depuis Capannelle...) et hésite encore sur la suite de la journée. Est-ce qu'après une petite sieste, je me sentirai prête à repartir ? Et si oui, jusqu'où ? Pas à Tighjettu, j'en suis sûre maintenant, il est assez tard, il fait très chaud aujourd'hui... Je décide donc finalement de stopper là pour aujourd'hui. Cela me fera une étape assez courte demain où je pourrai profiter de baignades dans les vasques, et il faudra juste doubler des étapes dans la partie nord. De plus, je serai plus en forme pour gravir le Cintu dans deux jours. Je prends donc une place en dortoir  et m'offre une bonne heure de sieste plus que nécessaire.

La Serra San Tomaghiu
La Serra San Tomaghiu
 
Punta Licciola
Punta Licciola

La soirée se poursuit tranquillement, les randonneurs arrivent petit à petit. Je retrouve rapidement Sebastian et Florian qui dormiront ici dans leur tente. Je discute et bois une petite Pietra avec des bordelais, puis j'échange avec l'animateur d'une colo et quelques-uns des enfants qui partagent avec moi un peu de leur fromage corse fort en goût. Nous comparons également nos clichés de la faune locale, le fameux gypaète barbu, les cochons... L'ambiance est détendue, tout le monde profite pleinement de cette expérience privilègiée qu'est l'itinérance en montagne.


Étape 7 : Castellu de Vergio - Tighjettu

Lundi 10 juillet 2023

Après une nuit trop courte à cause de la chaleur, je reprends la marche à 7h15, il fait déjà assez chaud. Pour commencer, le sentier passe dans la forêt, c'est assez tranquille. Puis le paysage s'ouvre une fois dans la vallée du Golo, et j'arrive assez vite à la bergerie de Radule où des chevaux sont parqués. Je commence à suivre le ruisseau qui passe en contrebas et devine quelques vasques. Au cours des discussions d'hier soir, on m'a indiqué de me baigner dans une en particulier, située plus haut. En ce début de matinée, je ne souffre heureusement pas encore de la chaleur mais on peut deviner que la température va bien grimper. 9h, me voilà déjà au niveau de la vasque du Golo parfaite pour se baigner, je m'arrête donc faire une bonne pause, j'ai de toute façon tout le temps aujourd'hui. L'eau est bien fraîche, j'alterne alors immersions rapides et sessions bronzette. Quand j'en ai assez profité, je poursuis la montée vers la Bocca di Foggialle par l'alternative le long du Golo que Bernard m'a indiquée, qui évite de passer par le refuge Ciotollu di i Mori et son sentier paraît-il très cassant.

Le sentier en montant depuis Radule
Les pins laricio toujours aussi majestueux, ici après les bergeries de Radule

 
Vallée du Golo GR20
En remontant la vallée du Golo

Vasque dans le Golo sur le GR20
Un spot de baignade parfait !

E Forcelle GR20
E Forcelle, 1985m

Arrivée à la Bocca di Foggialle je me retourne pour admirer les crêtes rougeâtres situées au-dessus de Ciotollu Di I Mori, profite du réseau mobile, je continue de prendre mon temps. Puis il faut repartir en direction de Tighjettu.

La descente est assez pénible, en tout cas elle est technique mais au moins, je suis en forme pour l'endurer. Il fait désormais vraiment chaud et ceux qui montent depuis le nord semblent vraiment souffrir. Heureusement que je descends. Mais je finis par être moi aussi accablée par une telle chaleur, même à l'ombre dans la partie ondulant en forêt sur le flanc de la montagne. De nouveau, je m'arrête assez longuement pour déjeuner, bien à l'ombre des pins.

J'ai tout juste assez d'eau pour arriver à la bergerie de Ballone où je peux enfin refaire le plein. D'ailleurs depuis hier après-midi, j'ai l'impression que lorsque je bois quelque chose me rend malade (et je réalise seulement maintenant en écrivant ces lignes que le responsable était peut-être ce vieux sandwich !). J'avais déjà nettoyé mon embout de poche à eau et changé l'eau mais cela a continué. Aujourd'hui ce sont ces désagréments digestifs et non le mal de pieds qui me rendent la marche un peu inconfortable. Il faut dire aussi que la journée est plus tranquille, cela repose forcément les pieds, je n'ai marché que 3h environ entre Castellu di Vergio et la bergerie de Ballone. Je vais donc nettoyer maintenant l'intégralité de mon camelbak puis commander un coca en espérant un effet médicamenteux. J'accompagne ma boisson d'une portion de fromage. Étant seule et voulant garder un sac léger, il m'est compliqué d'acheter et transporter des fromages ou charcuteries entières, donc je saisis l'opportunité. C'est qu'il serait dommage de ne pas profiter des bonnes spécialités locales ! (Petit aparté : plus j'écris ce blog, plus je réalise que je dois passer pour un ventre sur pattes à parler autant de nourriture😅). 

Je m'installe en terrasse pour cette petite collation, en compagnie des deux allemands que je croise à maintes reprises chaque jour depuis Capannelle. Comme eux, Olivier et Sabine rencontrés après l'Onda, s'arrêteront ici à la bergerie pour la nuit. De mon côté, je pousse jusqu'au refuge de Tighjettu qui se trouve juste au-dessus de nous, quelques 250m plus haut. Je repars dans la fournaise mais n'ai pas peur de la grimpette. Cependant, est-ce la chaleur, ou la digestion, mais mon cardio s'affole un peu, j'ai du mal à trouver mon rythme. Je me sens même tremblante. Mais le refuge est déjà en vue et je devine que les efforts seront de courte durée. J'arrive alors devant une nouvelle vasque invitant à la baignade, je m'y arrête donc pour la deuxième trempette de la journée. Je m'immerge comme dans une baignoire et suis très surprise de pouvoir rester dans l'eau indéfiniment, sans avoir froid, surtout considérant le différentiel de température avec l'extérieur. L'eau me semble très bonne, alors qu'elle coule avec un débit important en provenance directe d'une vallée à 2000m d'altitude. Est-ce que mon corps est tout détraqué ou pour une fois, l'eau est vraiment tempérée même en altitude ?

Capu Tafunatu GR20
La vallée du Golo, et au bout le Capu Tafunatu (2335m)

Depuis la Bocca di Foggialle (1963m)

Après quelques minutes, je me remets en route, bien plus en possession de mes moyens, cette pause rafraîchissante m'a fait beaucoup de bien. En un rien de temps après être repartie de Ballone, me voilà déjà à Tighjettu, 1666m. Il est à peine plus de 15h30.

La fin d'après-midi va être solitaire, il y a tellement de monde que de nombreux groupes sont formés, attablés en terrasse, et il est difficile d'engager la conversation. Je m'ennuie un peu mais il reste quand même à se laver et faire la lessive. À ce propos, seules deux douches équipent ce refuge et il faut faire la queue longtemps pour s'en servir. L'heure du dîner arrive enfin et promet un minimum d'animation. Je me trouve à une tablée fort sympathique avec Mathurin, Yoan, Julie et son amie dont j'ai oublié le nom. Nous nous entendons très bien, l'ambiance est conviviale, et après le dessert un peu d'animation nous est proposée avec un digestif offert dans un petit cérémonial par la maison. 

Nous nous retrouvons ensuite à l'extérieur et accueillons à notre joyeuse tablée Juliette, jeune médecin en 6e année, pour une partie de cartes. La soirée se poursuit donc dans la bonne ambiance, la rigolade, et le partage de canistrelli. Pour couronner le tout, en pleine partie de cartes, j'aperçois au loin sur la paroi d'en face, un mouvement, du coin de l’œil. Il s'agit de quelques mouflons que je m'empresse de montrer à mes camarades, ravis. Voilà un groupe que je regrette de ne pas revoir les jours suivants du fait de parcourir le GR20 à "contresens". 

La nuit fût très difficile de nouveau avec une chaleur infernale à l'intérieur du dortoir malgré l'ouverture des fenêtres en oscillo-battant. La journée a été caniculaire et le bâtiment a visiblement emmagasiné toute cette chaleur. De plus, il faut composer avec les punaises de lit qui, souvent soupçonnées dans la plupart des refuges, ont été effectivement repérées ici par mes compagnons de chambrée. Je m'en sortirai avec 3 morsures au pied (ça démange très fort) mais parviendrai à éviter de les faire voyager avec mes affaires.

Étape 8 : Tighjettu - Asco

Mardi 11 juillet 2023

Laissant je l'espère les punaises de lit derrière moi, je quitte le refuge de Tighjettu à 6h15, il fait déjà beaucoup trop doux pour de la haute montagne. On ressent bien l'anomalie de température, on m'a parlé de 35 °C à Corte hier ou aujourd'hui. Aujourd'hui le Monte Cinto (2706m), toit de la Corse, est au menu. Une montée bien raide me sépare de la Bocca Crucetta (2456m), pour cette première partie d'étape. Passé ce col, il faudra atteindre la Pointe des Eboulis (2607m) et y déposer le sac à dos pour ensuite cheminer léger jusqu'au sommet du Cintu en essayant de ne pas se perdre et revenir avant de redescendre vers la station de ski d'Asco. 

En se retournant vers le refuge de Tighjettu...
Derrière moi : Capu Tighjettu (2273m) et vallée de Crucetta

Je grimpe sans perdre de temps à un bon 550m de gain d'altitude par heure. Il faut toujours s'aider des mains par endroits, pour passer de hautes marches. Je dépasse les quelques personnes qui étaient parties devant moi ce matin. Certaines descendent déjà dans l'autre sens. Au bout d'un certain temps passé les yeux rivés sur le sentier, tête baissée, je finis par être interpelée par des bêlements. Dans ma concentration et mon effort, cela m'évoque tout d'abord simplement des moutons, jusqu'à ce que je réalise : nous sommes à environ 1900m entourés de barres rocheuses. Point de mouton, si j'entends des bêlements, ce sont des mouflons ! Et effectivement, après un coup d’œil sur la paroi en face, j'aperçois une mouflonne et son petit. C'est une riche idée que d'arrêter de regarder mes pieds car quelques secondes plus tard, je vois un gypaète barbu qui nous survole ! Quelle chance, si j'ai bien compris, il n'est pas vraiment plus répandu ici que dans les Pyrénées (mon terrain de jeu habituel) et pourtant en 8 jours cela en fait déjà deux que je vois !

Je finis par rattraper un petit groupe de belges flamands très sympathiques, nous discutons un peu en marchant, mais il faut cependant rester concentré car le terrain est très technique en cheminant depuis la Bocca Crucetta, qui surplombe le lac du Cinto. Aux alentours de 8h30, je fais une pause grignotage à la Pointe des Eboulis, dernier arrêt avant le Cinto. Du monde afflue depuis Asco puisque c'est le sens "normal" du GR. Je discute avec un autre vingtenaire, nous partageons nos expériences ainsi que quelques bananes séchées pour qu'il reprenne des forces en vue du sommet. Je m'élance à sa suite après avoir emporté le strict nécessaire : argent, papiers, téléphone et poche à eau que j'ai rassemblés dans le large sac de rangement de mon duvet. C'est le seul contenant que j'avais, et je le porte en bandoulière. Cela s'avère extrêmement inconfortable, et vient entraver ma marche qui se fait déjà en terrain technique et avec les bâtons qui mobilisent mes mains. La progression n'est pas très rapide, d'autant que les multiples balises, trop nombreuses, prêtent à confusion quant à l'itinéraire à suivre. Heureusement nous sommes quelques-uns à aller vers le sommet et les erreurs des uns épargnent quelques forces aux autres. Me voilà au sommet à 9h30, toujours en compagnie des flamands. Le panorama est exceptionnel. Seul un voile sombre de pollution aux particules fines (d'origine naturelle) en provenance du Sahara vient obscurcir l'horizon et la vue sur la mer. Mais je me délecte de voir les sommets approchés les jours précédents, notamment le Monte Retondo (2622m), et les derniers reliefs à parcourir ces deux prochains jours. Je reste un long moment à profiter de cette vue panoramique, ce n'est pas tous les jours que l'on peut se trouver sur le toit d'une chaîne de montagnes. Chacun se fait photographier afin de redescendre avec un petit souvenir. Un chocard à bec jaune et un accenteur alpin s'approchent pour quémander de la nourriture, je me contente de les photographier de près. La chaleur commence à monter, et le soleil tape. Il est grand temps de redescendre à la Pointe des Eboulis où est restée la crème solaire. Mais le retour avec mon sac de fortune en bandoulière est très pénible, il me cisaille la nuque, il se balade, me déstabilise... Je suis soulagée mais fatiguée une fois arrivée au col. 

Vertigineuse vue depuis le sommet
Il ne faut pas avoir le vertige !
 
La pointe des Eboulis et le sentier descendant vers Asco
La pointe des Eboulis et le sentier descendant vers Asco

 Il est temps d'entamer la descente très raide et très caillouteuse vers la station d'Asco. Au menu pour nos petits pieds : de la salade de cailloux ! Je chemine un bon moment avec les flamands, qui descendent comme moi avec le plus de précaution possible. Il faut bien penser à ne pas se pencher en arrière pour ne pas partir en glissade. Mais j'ai accumulé de la fatigue au cours des 8 derniers jours, avec des étapes aussi longues et techniques et des nuits insuffisamment réparatrices. Je le ressens particulièrement au niveau des genoux. Je commence donc à avoir du mal à "bien" descendre, j’enchaine bien malgré moi les petites glissades. Je m'en agace, ces pertes d'équilibre et de maîtrise sont très vexantes. Mais à voir les randonneurs en sens inverse qui souffrent en montant en plein cagnard, je comprends que je ne suis pas la plus à plaindre. Ils me font de la peine et je me demande pourquoi ils n'ont pas entamé leur étape plus tôt, la journée s'annonce encore très chaude... 

L'étape Tighjettu-Asco en elle-même est assez courte, mais l'aller-retour au Monte Cinto, la chaleur, la fatigue cumulée et la descente infernale dans la caillasse ont eu raison de mon plaisir à marcher en cette fin d'étape, il me tarde d'en finir à présent. D'autant que je fais trop d'erreurs. J'en arrive à rater une balise et, habituée à peiner dans des passages compliqués, je fais un tout droit dans un passage rocailleux nécessitant de mettre les mains pour descendre, et me retrouve à devoir effectuer un pas d'escalade assez engagé pour enjamber deux plateformes alors qu'un meilleur passage était prévu à quelques mètres de là. 

Salade de cailloux rôtis au soleil de Corse !

La descente et le Capu Borba
Capu Borba (2305m)

Les deux derniers kilomètres sont en revanche très roulants, et agrémentés du clapotis de l'eau provenant de la rivière, et même d'une belle vasque bordant le sentier. J'arrive à la station d'Asco vers 13h, encore à temps pour déjeuner. J'ai voulu pousser jusque là malgré la faim car on m'a beaucoup parlé des burgers qui se faisaient ici. J'ai donc le plaisir d'y goûter et ils sont effectivement très bons. Je pousse le vice jusqu'à rajouter une assiette de fromages corses à ce menu déjà copieux, et me fais exploser la panse. Je l'ai peut-être bien mérité mais maintenant le programme de l'après-midi est clair : ce sera sieste digestive !

Invitation à la baignade
Enfin un peu de répit

Étape 9 : Asco - Ortu di O Piobbu

Mercredi 12 juillet 2023

Ce matin, j'ai vraiment sommeil, la nuit n'a pas été bien réparatrice, j'ai dû verser de l'eau sur mon drap de soie pour trouver le sommeil avec cette chaleur. Il fait déjà extrêmement doux au départ du refuge, sans doute un bon 22°C d'après moi (probable sachant que la minimale ce jour-là au sommet 700m plus haut était de 15°C) alors qu'il n'est que 6h30 et que nous sommes à 1400m d'altitude. La montée est très raide jusqu'à la Bocca di Stagnu (1979m), il fait lourd car ce versant est à l'abri du vent. Je grimpe efficacement et retrouve un autre randonneur qui me suit depuis quelques étapes mais avec qui je n'ai pas encore discuté. Une fois au col, nous trouvons un vent assez fort, qui est assez providentiel vu les températures. Par chance, il va souffler sur une bonne partie du parcours aujourd'hui. Le ciel est couvert et surtout, on observe toujours une forte pollution qui obscurcit l'horizon. Est-ce ces particules fines dans l'air, la fatigue ou bien un défaut d'hydratation, mais j'ai ce matin une petite migraine. 

La crête au sud de la Bocca di Stagnu
La crête au sud de la Bocca di Stagnu
Le paysage, évidemment minéral, se teinte partiellement de rouge sur cette partie du GR. La montagne en ces lieux est comme feuilletée, de nombreuses strates faites de grandes dalles presque horizontales m'entourent et j'admire les vaillants pins laricio qui, assez invraisemblablement, parviennent à pousser dans ce substrat pour le moins inhospitalier. J'observe à nouveau deux mouflons en contrehaut. La descente vers Carrozzu est bien technique, avec tantôt de la pierraille instable dans laquelle il faut faire attention à son centre de gravité et ses appuis, tantôt ces fameuses grandes dalles bien lisses. Toujours un peu usée à J-1 du terme de ce trek, et sentant une diminution de l'adhérence de mes semelles (très logique vu le terrain abrasif que je foule depuis maintenant 8 jours), je ne suis pas à l'aise et m'aide des chaînes installées le long du sentier. Elles doivent s'avérer parfaitement indispensables en cas de temps pluvieux, mais je remercie ma bonne étoile qui comme toujours me garantit un temps très sec pendant mon trek. 

Pins laricio poussant sur les roches
En descendant vers Carrozzu

Après avoir failli manquer l'intersection et continuer sur la liaison vers Bonifatu, mais remise dans le droit chemin par un gardien du refuge, me voilà arrivée à Carrozzu (1260m) peu avant 10h. Je retrouve l'autre randonneur qui a fait une courte pause et s'apprête à repartir. Entre le sommeil et ma migraine, j'ai grand besoin d'une sieste. Malheureusement, alors que je me sens presque capable de m'endormir en marchant tant je suis fatiguée, il m'est impossible de trouver le sommeil sur le banc que j'ai trouvé, avec le monde autour et les moucherons et autres petits insectes qui viennent me démanger les jambes. J'opte donc pour une petite pause café / gateau à la farine de châtaigne. J'ai du temps pour effectuer la deuxième partie de cette étape et rejoindre Ortu di O Piobbu, même s'il semble raisonnable de ne pas trop traîner pour éviter de marcher pendant les heures les plus chaudes. Je me remets alors en route. On me souhaite bon courage en me voyant dans la montée assez costaud qui monte à la Bocca Innominata (1865m). Comme depuis le début de ce GR "à l'envers", je dois beaucoup m'arrêter laisser passer les randonneurs qui le parcourent dans le sens classique. Cela hache considérablement mon avancée, et c'est un petit point négatif à retenir à propos du choix sud-nord pour le GR20. 

Capu Ladroncellu étape Carrozzu Ortu di O Piobbu
Capu Ladroncellu (2144m) et suite du parcours depuis al Bocca Innominata
 
Vue parnoramique en se retournant vers le sud
Bocca innominata et massif du Cinto depuis en-dessous du Capu Ladroncellu

Arrivée au col, je savoure la vue sur le sentier que je vais devoir parcourir qui ondule de part et d'autre de la crête. Cette partie a l'air assez courte et plaisante. En effet je passe un moment agréable à la suivre, malgré les quelques passages où les mains doivent prendre le relai des bâtons. Je trouve le panorama vers le sud, dans mon dos, magnifique. On y voit bien le Cinto, et les nombreux hauts sommets qui l'entourent. La roche des environs est de nouveau rosâtre. C'est une étape magnifique. Je me sens encore en forme, reboostée par la pause à Carrozzu et ce petit café. Mais ces sensations s'arrêtent aussitôt que j'arrive au dernier point haut de cette étape, où je retrouve d'ailleurs mon compagnon de route de ce matin. Je rattrape en fait en montée le temps qu'il gagne sur moi en descente. A 13h donc, mon corps commence à me demander d'arrêter. En cause, la fatigue générale d'une part, mais aussi une douleur derrière le genou apparue hier soir et qui est par moments très vive lors de mouvements de descente. Jusqu'ici, elle m'avait encore peu handicapée mais maintenant qu'il n'y a plus que de la descente, cela s'aggrave. De plus, il commence à faire très chaud. Je trouve un endroit ombragé auprès des aulnes pour manger et reprendre des forces, je parviens même enfin à m'assoupir quelques minutes, assise en tailleur, tant je suis fatiguée. Mais il faut bien repartir. 

Avant de descendre vers Ortu di U Piobbu
Avant d'entamer la descente vers Ortu Di U Piobbu
 
Dernière grimpette
Derniers mètres de D+ avant Ortu Di U Piobbu

La distance qui me sépare du refuge est très faible et le dénivelé presque entièrement négatif mais voilà, de manière erratique, je ressens ces douleurs aussi vives que brèves derrière mon genou qui m'arrachent la plupart du temps de vrais cris de surprise et de douleur. C'est de pire en pire, je suis obligée de ralentir mon rythme et mon calvaire semble ne jamais vouloir prendre fin. Des larmes de douleur et de rage finissent par monter, me voilà en train de sangloter de manière totalement incontrôlable, tout en continuant de marcher. J'ai honte, je me dis alors que je suis loin d'être une guerrière. Et puis je finis par me dire que la fatigue ne doit pas aider. J'arrive en piteux état à 16h15, soulagée que cette double étape soit terminée, mais un peu inquiète pour la dernière étape de descente demain. Je ne vais quand même pas abandonner si près du but ? 

Manque de chance pour moi et mon genou capricieux, le refuge d'Ortu di O Piobbu est très étalé sur son flanc de montagne, il faut enchaîner les montées-descentes pour circuler entre les tentes, les sanitaires, le poste du gardien et l'épicerie. Le repas qui est servi ici est assez décevant, comme dans certains refuges du GR20 : assiette de pâtes à la sauce tomate simplissime et en quantité juste normale (plus entrée de charcuterie, compote et cookie). 

En me perchant sur le point le plus haut à côté de la cabane du gardien, je parviens à trouver un peu de réseau et appelle ma mère, ostéopathe, en quête d'un peu de réconfort et en espérant qu'elle pourra quelque chose pour moi. A nous deux, nous émettons l'hypothèse que, dans la descente vers Asco hier, où j'ai beaucoup perdu l'équilibre et fait 2-3 glissades, mon tibia aurait glissé en arrière par rapport à l'axe du genou. Cela expliquerait la localisation de la douleur, et par chance, il existe une manipulation simple à faire soi-même pour arranger la situation. Je m'y attelle donc avant d'aller dormir et espère que cela suffira.